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INTERVIEW – Kem Lalot tire sa révérence aux Eurockéennes pour un nouveau défi au Hellfest

Après 25 ans de programmation passionnée sur la presqu’île du Malsaucy, Kem Lalot s’apprête à tourner une page historique de sa carrière. À l’aube d’un nouveau challenge qui le mène vers Clisson et les équipes du Hellfest, il a accordé une interview bilan à Bob. Entre retour aux sources, mutations des festivals et pépites de l’édition, entretien avec un artisan majeur des musiques actuelles.


Bob : C’est un grand virage pour toi cette année. Après un quart de siècle aux Eurockéennes, tu rejoins l’équipe de programmation du Hellfest. Qu’est-ce qu’on ressent au moment de franchir ce cap ?

Kem Lalot : Forcément, après 25 ans, il y a un pincement au cœur. Mais je ne coupe pas totalement les ponts : je conserve un rôle de conseiller artistique pour les Eurockéennes. La programmation y sera désormais plus collégiale, gérée par quatre décisionnaires, contre deux auparavant avec Jean-Paul Roland. Je garde donc un pied sur la presqu’île. Mais la proposition de programmer une partie du Hellfest à Clisson était un défi impossible à refuser. C’est un challenge excitant et une magnifique manière d’amorcer la suite de ma carrière avant la retraite.


Bob : Pour toi qui es un amoureux de la culture rock, des grosses guitares et du punk, c’est presque un retour aux sources, non ?

Kem Lalot : Tout à fait. Le metal, le punk, le hardcore : c’est de là que je viens. Même si j’ai énormément élargi mes horizons musicaux depuis trente ans pour les besoins d’un festival généraliste, arriver au Hellfest est un véritable retour aux origines.


Bob : Justement, la programmation des Eurockéennes s’est beaucoup ouverte au rap, à l’électro et aux musiques urbaines ces dernières années. Pourtant, cette édition affiche plus de la moitié de groupes à guitares. C’est un choix délibéré ou le reflet d’une tendance actuelle ?

Kem Lalot : Les programmations et les publics évoluent, et un programmateur doit être éclectique. Mais cette année, la présence accrue des guitares n’est pas un hasard. C’est le reflet de ce que j’ai observé sur scène l’année dernière et en début d’année. On assiste à un vrai retour de cette énergie, même si le hip-hop et l’électro restent prédominants dans ce qu’écoutent les plus jeunes actuellement. C’est un excellent panel de la scène actuelle, et ce n’est pas pour me déplaire.


Bob : On remarque d’ailleurs que les adolescents se déplacent en masse pour des formations rock comme The Warning ou Inhaler. Penses-tu que le succès planétaire et mainstream de Måneskin à l’Eurovision a contribué à relancer le rock auprès de cette nouvelle génération ?

Kem Lalot : Oui, cela a certainement contribué à faire connaître le rock à une certaine population. Ils ont gagné un événement qui est très grand public et populaire avec cette identité. Cela a forcément joué un rôle de déclic.


Bob : Venons-en au jeudi des Eurocks, qui prend des airs de mini-festival punk/rock avec une affiche réunissant The Offspring, Airbourne, Social Distortion et Upchuck. Comment s’est construite cette journée si spécifique ?

Kem Lalot : L’opportunité de programmer The Offspring le jeudi est arrivée très vite. À partir de là, nous avons eu envie de tenter ce qu’on appelle une “journée particulière”, c’est-à-dire une configuration où seule la Grande Scène est ouverte, avec très peu de groupes mais une identité très forte. Au hasard des propositions, une fois The Offspring confirmé, nous avons vu que des formations majeures comme Airbourne et Social Distortion étaient disponibles, complétées par la découverte Upchuck, un groupe d’Atlanta mené par une chanteuse ultra-charismatique. Les planètes se sont alignées, et c’est aujourd’hui l’une des journées qui se vend le mieux.



Bob : L’inflation des cachets et la concurrence internationale rendent la capture des mastodontes de plus en plus difficile pour les festivals. Aller chercher des propositions plus pointues, plus hybrides, est-ce un choix artistique assumé ou une contrainte qui s’impose à vous ?

Kem Lalot : La découverte a toujours été dans l’ADN des Eurockéennes. Si on repart quelques années en arrière, quand on avait programmé Arctic Monkeys ou Franz Ferdinand, peu de gens savaient de qui il s’agissait. C’est ce qui fait le sel du festival. Aujourd’hui, la musique est très fusionnelle, elle mélange le hip-hop, le rock et l’électro, ce qui peut sembler plus pointu et moins facile d’accès au premier abord. Mais notre rôle reste le même : défricher.



Bob : En parlant de propositions pointues, on retrouve cette année Tetra Hydro K, projet bisontin qui propose une création spéciale avec un Brass Orchestra, ou encore Jehnny Beth. Ce sont des choix forts pour la scène locale et nationale.

Kem Lalot : Tetra Hydro K remplit des salles comme la Cigale à Paris et la grande salle de la Rodia chez nous. Il y avait une forme d’injustice à ce qu’un groupe de ce calibre, originaire de Besançon, n’ait jamais joué aux Eurocks. Leur dub digital et électro y a totalement sa place. Quant à Jehnny Beth, c’est une immense bête de scène. Déjà fans de son projet Savages, son album solo m’a mis un uppercut tellement c’est puissant. Elle a une force phénoménale, proche d’un Nine Inch Nails au féminin, en plus d’être une actrice accomplie.



Bob : Le dimanche propose un grand écart stylistique surprenant avec Aya Nakamura, Feu! Chatterton, The Hives et Ben Harper. Comment gère-t-on la cohabitation de tels univers ?

Kem Lalot : C’est toute la complexité et la beauté d’un festival généraliste : trouver la bonne alchimie pour que la mayonnaise prenne. Aya Nakamura est une artiste incontournable et ultra-populaire. Sa place de tête d’affiche du dimanche est indiscutable, mais nous avons choisi de la faire jouer à 20h pour correspondre à son public, plus jeune, permettant à Ben Harper de clore la soirée dans une ambiance plus adaptée. L’important est d’offrir des parcours alternatifs : celui qui n’adhère pas à un style peut basculer sur une autre scène pour découvrir Ecca Vandal ou Jehnny Beth. Donc voilà, tout le monde y trouve son compte, y compris ceux qui iront vers la nouvelle scène de la République démocratique du Congo avec Kin’Gongolo Kiniata ou vers Shygirl.



Bob : Tu évoquais aussi la richesse de la scène hip-hop actuelle, avec des artistes comme Orelsan ou Josman, mais aussi des projets plus atypiques comme la collaboration entre Vald, Vladimir Cauchemar et Todiefor, ou encore Furax Barbarossa. Comment structures-tu cette sélection ?

Kem Lalot : Le hip-hop va tellement vite que c’est un travail d’équipe pour réussir à tout suivre. Un artiste comme Orelsan dépasse aujourd’hui le cadre du rap, il est devenu totalement transgénérationnel. Pour cette édition, on a cherché l’originalité : le projet crossover de Vald avec Vladimir Cauchemar s’annonce très électro et surprenant. On présente aussi la relève avec Alonzo, L2B, Ino Casablanca, ou encore le rappeur suisse A6el. Et puis il y a des ovnis comme FRS Taga, un rappeur ouvrier qui livre un hip-hop singulier, brut et juste sur son quotidien à l’usine, avec une intensité qui rappelle presque Sleaford Mods par moments. Sans oublier la rencontre exclusive sur scène entre KT Gorique et Nash.

Bob : Un mot sur Bertrand Belin, qui connaît un succès impressionnant et remplit toutes les salles en ce moment. C’est un profil qu’on n’attendait pas forcément aux Eurocks au premier abord.

Kem Lalot : Cela fait des années qu’on y réfléchissait. Son dernier album est incroyable, très ouvert, avec des influences qui vont d’Alain Bashung à Portishead ou Frank Ocean. Il a un succès amplement mérité et sur scène, c’est une sorte de Nick Cave à la française. C’était vraiment la bonne année pour le programmer.

Bob : Si tu devais parier sur un ou deux artistes de cette édition capables d’exploser et de devenir des têtes d’affiche majeures dans les années à venir, sur qui miserais-tu ?

Kem Lalot : Je mettrais sans hésiter une pièce sur deux artistes issus de la scène irlandaise, qui bouge énormément :

  • Le premier, c’est Dove Ellis. Il propose un mélange d’indie et de folk d’une puissance envoûtante, porté par un timbre de voix en or. Je l’ai découvert à l’Eurosonic de Groningue et j’ai pris une claque immense.

  • Le second, c’est Madra Salach. C’est un groupe de Dublin qui fait un indie-folk-dark très singulier, intégrant des instruments traditionnels comme l’harmonium ou la mandoline. C’est moins sombre que Lankum, avec un côté beaucoup plus festif et énergique qui rappelle par moments The Pogues. C’est un groupe incroyable sur scène, emmené par leur leader Paul Blanks.

Bob : C’est un regret pour toi de ne pas avoir pu intégrer les filles de Florence Road, qui viennent de sortir leur EP et qui montent très fort ?

Kem Lalot : La programmation engendre toujours de la frustration. Avec seulement 50 créneaux disponibles sur le week-end, les places se remplissent vite, surtout avec la concurrence des centaines de festivals programmés le même week-end en Europe. J’ai vu Florence Road à l’Eurosonic et elles étaient dans nos choix, mais elles n’étaient malheureusement plus disponibles sur nos dates à la mi-janvier quand j’ai voulu me positionner.

Bob : Pour conclure, as-tu un dernier coup de projecteur à donner sur cette affiche, peut-être sur la scène émergente ou des projets insolites ?

Kem Lalot : Je retiendrais deux choses :

  • D’abord The Sophs le samedi, un jeune groupe californien avec une énergie scénique folle, une vraie personnalité et une alchimie évidente qui rappelle l’efficacité des Strokes. Je les ai vus deux fois en deux jours à Londres en octobre et j’ai pris une claque immense.

  • Ensuite, un véritable ovni : le Green Line Marching Band. C’est une fanfare déambulatoire nantaise composée de musiciens hors pair, issus notamment de la scène de The Little Rabbits. Ils déambuleront partout sur le site le vendredi, du camping aux entrées, pour jouer des reprises costumées et ultra-festives des Beastie Boys, des Strokes ou d’Iggy Pop, avec un chanteur qui les devance. C’est à ne pas rater.

Enfin, n’oublions pas notre talent régional : Mathis, le claviériste de Dead Chic, un multi-instrumentiste au talent brut que j’ai vu cartonner au Moloko et au Printemps de Bourges avec son projet solo.


Bob : Un grand merci Kem pour tout ce que tu as apporté à la région et au festival pendant 25 ans. On se croisera forcément sur la presqu’île cet été, et on se donne rendez-vous l’année prochaine à Clisson !

Kem Lalot : Merci à toi Bob, le rendez-vous est pris pour le Hellfest. À très vite devant les scènes !

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